Maison abandonnée
Décembre 2015/Juin 2016

Sur le bord de la petite route que j’emprunte pour aller chez mes parents, il y a cette énorme bâtisse, en pierres très caractéristiques de la région, comme sorties de la rivière. Il s’agit d’une ancienne maison de viticulteurs, posée au milieu de son domaine. Les dépendances sont encore utilisées pour ranger le gros matériel. J’ai finalement oser rentrer par la porte d’entrée bouchée par les ronces et le lierre, sur la pointe des pieds et en retenant mon souffle. Stupeur, ce qui frappe en entrant, c’est le silence du temps suspendu. Je pensais arriver dans un lieu sinon occupé, au moins squatté. Rien de tout çà. Dans l’entrée, le temps effectue lentement son travail de sanctuaristation. L’étendage fait un clin d’oeil aux laizes de tapisserie (ces motifs!) qui s’avachissent. Au fond, la cuisine et sa mosaïque improbable de carreaux, il y a encore une assiette dans l’évier. J’aime la lumière, cette décoration d’un autre temps, cette parenthèse. Dehors tout s’agite, la vie continue, les saisons rythment le travail des vignes, les ouvriers sont là tout près au quotidien, mais personne ne semble jamais rentrer dans cette maison.

Au premier étage de la bâtisse, de nombreuses pièces, je me demande quels étaient leur usage… Dans une d’elle, il y a une belle cheminée, et des placards muraux en trompe l’oeil. La tapisserie censée imiter les boiseries en bas-relief se décolle et révèle la vraie boiserie de la porte! Je retrouve le goût des propriétaires pour les motifs floraux sur les tapisseries dont on devine les couches successives, toutes dans les tons bleus. Une des étagères s’est effondrée, et une quantité incroyable de journaux est tombée au sol. Des Dauphiné Libéré, dont je ne lis pas la date; mais au vu des gros titres, ils datent des années 50/60. Un parle des Vietminh, l’autre de la réforme fiscale encore repoussée (qui sera votée finalement en 1962). Beaucoup de cahiers d’écoliers jonchent le sol, recouvert de cette belle écriture à l’encre violette.

Au gré de mes visites dans cette bâtisse, il y a cette chaise blanche qui change régulièrement de place, soit au rez de chaussée, soit au premier étage, jamais dans la même pièce. Pourtant, aucune trace d’activité humaine, tout est propre, la poussière est immaculée. Quelqu’un doit s’asseoir contempler le temps qui passe dans cette maison. Ici, le temps s’est fixé aussi, ses habitants sont partis, tout simplement. Comment part-on de ces lieux abandonnés: subitement ou petit à petit? Pourquoi certains objets sont restés? Témoignages… La maison a tout simplement été oubliée.

J’y vais souvent. Tu rentres dans autre monde, un temps parallèle en prêtant attention à ne rien toucher, rien déplacer, prise par une atmosphère étrange, presque religieuse.